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Les archives Gisèle Freund à l'IMEC

IMEC, 15 novembre 2011 -- Le Fonds Mémoire de la création contemporaine vient de confier les archives de la photographe Gisèle Freund à l’IMEC, qui veille désormais sur son œuvre en partenariat avec la Hamburger Stiftung zur Förderung von Wissenschaft und Kultur (détentrice des archives de Walter Benjamin, de Theodor W. Adorno et d’Arno Schmidt).

Les archives photographiques de Gisèle Freund comportent tirages originaux couleurs et noir et blanc, négatifs noir et blancs originaux accompagnés de leurs planches contacts, diapositives, contretypes et tirages de presse.
À cet ensemble s’ajoutent ses archives personnelles et professionnelles : manuscrits et correspondances, dossiers de gestion de l’œuvre ainsi qu’une importante bibliothèque personnelle.

L’IMEC est aujourd’hui l’artisan de son retour sur le devant de la scène, à travers :
• une exposition à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint-Laurent : Gisèle Freund, l’œil frontière. Paris 1933-1940, du 14 octobre 2011 au 29 janvier 2012. Commissariat de Catherine Thieck et Olivier Corpet assistés de Elisabeth Perolini et Lorraine Audric.
• trois publications de référence : Gisèle Freund, l’œil frontière. Paris 1933-1940, IMEC/RMN (catalogue de l’exposition), Carnets de Gisèle Freund, IMEC/RMN (deux carnets inédits, issus des archives personnelles de Gisèle Freund, reproduits en fac-similés), La Photographie en France au XIXe siècle. Essai de sociologie et d’esthétique, Christian Bourgois Editeur/IMEC
• une rencontre, à l’abbaye d’Ardenne, autour du Paris littéraire des années 1930 (Gisèle Freund : au pays des visages, IMEC-abbaye d’Ardenne, 27 octobre 2011, avec Jérôme Prieur, André Gunthert et Lorraine Audric).

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Gisèle Freund rattrapée dans ses fuites

graphicDans une exposition rétrospective comme dans une biographie, le plus difficile est de trouver les bons moments de rupture. Même lorsqu’ils s’imposent, il faut se méfier des évidences. La galeriste Catherine Thieck et le directeur de l’Imec Olivier Corpet, les deux commissaires de l’exposition Gisèle Freund. L’œil frontière. Paris 1933-1940 à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent (jusqu’au 29 janvier) ont bien eu raison de céder à leur instinct en l’organisant autour de ses deux moments de fuite : 1933 lorsqu’elle est chassée d’Allemagne, et 1940 lorsqu’elle est chassée de France. Dès lors, tout dans la vie de Gisèle Freund (1908-2000) se cristallisa autour de cette hantise du départ précipité, de la perspective angoissante d’être rejetée avant d’être jetée. Imaginez qu’elle projeta leurs portraits à « ses » écrivains, tous ou presque réunis un soir de 1939 dans la librairie de son amie Adrienne Monnier rue de l’Odéon ; dans son souvenir, si aucun n’apprécia son image, tous goûtèrent celle des autres. André Breton disait que vus par elles, les écrivains avaient tous des gueules à revenir tout juste de la guerre. La technique ? Un Leica, des pellicules Agfa et Kodak, un certain regard, pas de studio ni de retouche, pas davantage de grand angle ni de flash, une approche sensible, Nadar pour référence, une manière d'empoigner l'Histoire et quelque chose comme une morale de l'image. Son ambition était clairement affichée : constituer une galerie de portraits d’écrivains en couleurs, qui nous apparaissent aujourd'hui comme des lueurs pastellisées et datées d'autrefois – ce qui ne dispense par les organisateurs de montrer ses noir et blanc, ne fût-ce que pour rappeler que l’écrivain comme sujet primait sur l’aspect technique du projet. Chacun de ces visages raconte une histoire. On ne se lassera pas de répéter que l'histoire littéraire de ce siècle doit payer sa dette à ses portraits car ce qu'elle a capté et restitué là, nul autre n'a su le faire, et surtout pas des essayistes, des interviewers ou des critiques. "L'oeil n'est rien s'il n'y a personne derrière" disait-elle souvent.

Elle lisait les écrivains et ils le savaient, le sentaient à sa manière de leur parler intelligemment de leurs livres plutôt que de leurs chaussures. Stephen Spender, Victoria Ocampo, Vita Sackeville-West, Jean Cocteau, Henri Michaux, Walter Benjamin, Henri Matisse, Elisabeth Bowen, Frida Kahlo, Colette, Marguerite Yourcenar, T.S. Eliot, André Malraux, Henri de Montherlant, Jean-Paul Sartre, Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Esla Triolet… Elles les aimaient vraiment et n’essuya guère de refus à l’exception notable de Roger Martin du Gard. Un rejet catégorique aux antipodes de la générosité d’un James Joyce qui lui accorda trois séances lorsqu’il apprit qu’à la suite d’un accident de taxi, elle craignait que les négatifs de ses portraits fussent endommagés. Le fonds qu’elle a légué à l’Imec est si riche, pas seulement en tirages (1200), négatifs (1600), diapositives (8200), contretypes (1000), mais également en manuscrits et documents (34 boîtes d’archives personnelles et professionnelles) ainsi que sa bibliothèque, qu’il nous permet de prendre la mesure de la théoricienne de l’image qu’elle fut, qualité assez rare chez les photographes (sa thèse sur La photographie en France au XIXème siècle. Essai de sociologie et d’esthétique, qui graphictendait à démontrer comment la photographie avait démocratisé le portrait, a été soutenue en 1936 –encore que l’on pourra toujours se demander s’ils sont les mieux placés pour se faire l’exégète de leur art). Il est vrai que peu d'entre eux ont été jusqu'à prolonger leur regard par des réflexions sur sa nature. Gisèle Freund avait fini par incarner "la" portraitiste d'écrivain par excellence, même si son champ d'observation a été plus large ; ses successeurs savent tous ce que leur art, et, au-delà d'eux, l'histoire littéraire, doivent à son regard ; François Mitterrand ne s'y était pas trompé qui lui avait commandé son image officielle aussitôt installé à l'Elysée. "Son ressort secret a toujours résidé dans l’entrelac de la théorie avec la pratique" remarque André Gunthert dans sa préface à la réédition de la thèse chez Christian Bourgois. Au fond, la prouesse de ce genre d’hommage, qui ne peut faire l’économie de présenter les icônes d’une œuvre, toutes ces photos que l’on a tant vues et revues, est de nous forcer à passer outre leur banalisation par une société dévoreuse d’images en nous révélant des pépites, des inédits, et parfois même en nous faisant découvrir autrement ce que nous avions l’illusion de connaître pour l’avoir trop hâtivement reconnu.

("Victoria Ocampo" © The Estate of Gisèle Freund", "Virginia Woolf", 1939 © The Estate of Gisèle Freund, courtesy of National Portrait Gallery, London)

49° 04' 41. 70'' N     5° 36' 31. 32 E   élévation 242 m.
  
  
PATRICK JEAN PHOTOGRAPHE DOCUMENTAIRE PRODUCTEUR INDEPENDANT SINCE 1978            Mettre le Monde en Image'S
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